Genet - Un captif amoureux
Ce qu'éprouvaient très intimement les feddayin je ne le sais toujours
pas, mais pour moi leurs territoires - Palestine - n'étaient pas
seulement hors d'atteinte, s'ils étaient à leur recherche, comme les
cartes pour les joueurs, ou pour Dieu les athées, ces territoires
n'avaient jamais été. Des traces restaient, mais si déformées dans la
mémoire des vieux, où généralement l'image des choses dont on se
souvient est plus petite que les choses elles-mêmes. Diminuant à mesure
qu'on vieillit elles s'amenuisent, ou notre souvenir les illumine et on
les voit trop grandes. Il est rare que les dimensions demeurent exactes
dans la mémoire qui les garde. Les bosses, les trous, leurs noms, tout
avait changé. La moindre pousse avait été broutée, la forêt, devenue
papier, livre, journal, était dévorée tous les jours. La cible visée par
les feddayin la voici métamorphosée en inimaginable pour eux. Leurs
gestes risquaient de manquer d'efficace à cause de cette loi théâtrale :
la répétition pour la représentation. Les joueurs de cartes, les doigts
plein de spectres, aussi beaux, aussi sûrs d'eux fussent-ils; savaient
que leurs gestes perpétueraient - il faut aussi l'entendre comme
condamnation perpétuelle - une partie de cartes sans début ni fin. Ils
avaient sous les mains cette absence autant que sous leurs pieds les
feddayin.
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