Saturday, August 18, 2012

Genet - Un captif amoureux

Ce qu'éprouvaient très intimement les feddayin je ne le sais toujours pas, mais pour moi leurs territoires - Palestine - n'étaient pas seulement hors d'atteinte, s'ils étaient à leur recherche, comme les cartes pour les joueurs, ou pour Dieu les athées, ces territoires n'avaient jamais été. Des traces restaient, mais si déformées dans la mémoire des vieux, où généralement l'image des choses dont on se souvient est plus petite que les choses elles-mêmes. Diminuant à mesure qu'on vieillit elles s'amenuisent, ou notre souvenir les illumine et on les voit trop grandes. Il est rare que les dimensions demeurent exactes dans la mémoire qui les garde. Les bosses, les trous, leurs noms, tout avait changé. La moindre pousse avait été broutée, la forêt, devenue papier, livre, journal, était dévorée tous les jours. La cible visée par les feddayin la voici métamorphosée en inimaginable pour eux. Leurs gestes risquaient de manquer d'efficace à cause de cette loi théâtrale : la répétition pour la représentation. Les joueurs de cartes, les doigts plein de spectres, aussi beaux, aussi sûrs d'eux fussent-ils; savaient que leurs gestes perpétueraient - il faut aussi l'entendre comme condamnation perpétuelle - une partie de cartes sans début ni fin. Ils avaient sous les mains cette absence autant que sous leurs pieds les feddayin.

(page 179)

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