Wednesday, March 11, 2009

Mémoires d'Hadrien

Il est difficile de critiquer un livre sans le dénaturer, car la critique ramène bien souvent l’ouvrage à un style, un thème, une façon de tourner les mots, un genre littéraire ; autant de rubriques vagues et mouvantes qui font trop souvent oublier que le livre n’est pas un. Le livre est pluriel, car il est reflet de tous les ressentis, tous les engagements, tout le vécu de l’auteur. La tâche consistant à critiquer un ouvrage est donc aussi ardue que la vie de l’auteur a pu être riche et colorée.
Mais il serait vain de ne se concentrer que sur la critique en elle-même ; c’est pourquoi il est temps d’introduire le livre qui nous intéresse ici. Mémoires d’Hadrien présente un caractère unique, du fait de la nature de l’ouvrage tout d’abord, et du fait de la personnalité de celle qui a tenu la plume, ensuite. Car c’est bien d’une œuvre monumentale dont il est question ici ; monumentale par le succès qu’elle a rencontré certes, mais surtout monumentale par l’intérêt qu’une œuvre aussi plurielle, documentée, maîtrisée, présente pour le lecteur. Il existerait mille lectures différentes pour Mémoires d’Hadrien. Mais chacune d’entre elles convergerait vers la principale spécificité de l’ouvrage de Yourcenar, qui est selon moi le perfectionnisme pointilleux vers lequel celui-ci tend à chaque mot qui est écrit, à chaque tournure qui est choisie, à chaque expression dévoilée. Ce perfectionnisme est d’abord le fruit des recherches poussées qu’a faites Yourcenar, recherches qui ont fait d’elle une fine historienne spécialiste de ce temps, avant même d’être l’écrivain de talent que la publication a ensuite dévoilé au monde. Il est ensuite le fruit de la personnalité même de Marguerite Yourcenar, et de la volonté, qu’elle avait clairement exprimée dans les notes (annexées ensuite à l’ouvrage), de s’atteler à reprendre chaque parcelle de l’œuvre. L’objectif était de rendre le livre toujours plus en phase avec l’idée que l’auteur, alors âgée d’une vingtaine d’années, avait initialement posée, comme un point d’ancrage. Car il faut bien le comprendre, Mémoires d’Hadrien est l’œuvre d’une vie ; Yourcenar a eu l’idée d’écrire ce livre dans sa prime jeunesse, elle a fait ses recherches de longues années durant, a rédigé à des moments divers de son existence, pour finalement le publier lors d’une période de sa vie qu’elle qualifiera elle-même comme celle de la « maturité ». C’est bien cela, les Mémoires d’Hadrien : un ouvrage de la maturité. D’abord celle d’un empereur sur le point de succomber à la maladie, et qui puise malgré celle-ci la force pour garder une admirable clarté d’esprit au moment de faire le bilan de son existence ; ensuite celle d’une femme étonnante, la première élue à l’Académie Française, et ayant réussi à force de persévérance l’immense tâche à laquelle elle s’était attelée, à savoir écrire les mémoires fictives d’un empereur romain du IIème siècle avant Jésus-Christ.
L’indéfini utilisé avant le terme « empereur » est cependant inapproprié ; en effet, il est une des raisons d’être de cet ouvrage qui dépasse toutes les autres. Je veux parler du choix de l’empereur. On sait que le choix de Yourcenar ne s’est porté sur Hadrien qu’après que celle-ci ait lu cette note de Flaubert : « Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y eût, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ». C’est de la spécificité de cette période de l’histoire que naquirent les Mémoires d’Hadrien, de ce parfum de liberté dont la fine odeur nous semble accessible, même des millénaires plus tard ; c’est de cette ivresse que naît l’œuvre, émanant d’un passé empli d’espoir, l’espoir des « derniers hommes libres » écrira Yourcenar dans ses notes. Dès lors, au diable l’étroitesse du roman historique ; les Mémoires d’Hadrien sont bien plus que cela. Du récit historique, on ne retiendra que des dates, des faits, des hommes ; des Mémoires d’Hadrien, il restera ce doux parfum de liberté rendu vivant par le récit de cet homme qui, sur le point de mourir, nous ramène à notre propre humanité.

1 Comments:

Blogger Tartarin said...

Très belle critique, dans le style Aouchien le plus pur. Tu m'as donné envie de lire cet ouvrage mon grand!

10 April, 2009 14:46  

Post a Comment

<< Home